La grande dispersion des prénoms a atteint son plancher
En 1900, une fille sur cinq s’appelait Marie. En 1945, les dix prénoms de garçons les plus donnés coiffaient à eux seuls plus de la moitié des naissances. Un siècle plus tard, plus aucun prénom ne domine : Louise, n°1 des filles en 2025, n’en concerne qu’une sur 93. La France a passé cent ans à éparpiller ses prénoms sur une palette toujours plus large. Sauf que ce mouvement, longtemps donné pour inépuisable, vient — pour la première fois — de marquer le pas.
Marie, en 1900
1 sur 5
fille portait le prénom n°1 (20,6 %)
Louise, en 2025
1 sur 93
fille porte le prénom n°1 (1,07 %)
Pour la moitié des filles
14 → 163
prénoms nécessaires, de 1900 à 2025
Un siècle d’éparpillement
Le meilleur thermomètre de la diversité, c’est la part des naissances captée par les dix prénoms les plus donnés. Chez les garçons, elle atteint son sommet en 1945 : 50,05 % des petits Français reçoivent alors l’un des dix mêmes prénoms — Jean, Michel, Pierre, André et consorts. En 2025, ce même top 10 ne pèse plus que 10,8 %. Côté filles, le pic remonte à 1901 (45,3 %, à l’époque de Marie), pour tomber à 8,7 % aujourd’hui. En quatre-vingts ans, la France a divisé par près de cinq le poids de ses prénoms vedettes.
Part des naissances captée par le top 10 des prénoms
Plus aucun prénom ne règne
Le prénom n°1 raconte la même histoire, en plus spectaculaire encore. En 1900, Marie coiffait 20,6 % des filles — une sur cinq : c’est, tous sexes et toutes années confondus, le prénom le plus dominant de l’histoire moderne française. Aujourd’hui, le prénom de tête ne dépasse jamais 1,6 %. Louise (1,07 %, 3 075 naissances) ne concerne plus qu’une fille sur 93, et Gabriel un garçon sur 65. Le « prénom-roi » d’autrefois a purement et simplement disparu du paysage.
Part des naissances captée par le prénom n°1
Il faut désormais 163 prénoms pour la moitié des filles
Autre manière de mesurer l’éclatement : combien de prénoms différents faut-il additionner pour couvrir la moitié d’une classe d’âge ? En 1900, 14 suffisaient — aussi bien chez les filles que chez les garçons. En 2025, il en faut 163 côté filles et 121 côté garçons. Traduit en « nombre effectif de prénoms » (l’équivalent d’une population où tous les prénoms seraient également répandus), on passe d’environ 74 prénoms en 1900 à plus de 1 165 aujourd’hui chez les filles. La diversité a été multipliée par quinze.
Nombre de prénoms nécessaires pour couvrir la moitié des naissances
Pour la première fois en 125 ans, la dispersion s’arrête
On aurait pu croire ce mouvement sans fin. Il ne l’est pas. Depuis le début des années 2020, toutes les courbes de dispersion se sont aplaties — et, chez les garçons, elles repartent doucement en arrière. La part du top 10 masculin avait touché son plancher historique en 2023 (10,5 %) ; elle est remontée à 10,8 % en 2025. Le nombre de prénoms nécessaires pour la moitié des garçons, lui, a culminé à 125 en 2024 avant de redescendre à 121 en 2025. Autrement dit : il faut aujourd’hui moins de prénoms qu’il y a deux ans pour habiller la moitié d’une classe de garçons. Une première depuis 1900.
Ce reflux ne tient pas à une seule mode : c’est toute une vague de prénoms rétro qui se reconcentre au sommet. Entre 2023 et 2025, les plus fortes reprises de part de marché reviennent à des valeurs d’avant-guerre revenues à la mode.
Part du top 10, à la loupe (2008–2025)
La ligne pointillée marque 2023, le plancher de dispersion chez les garçons. Chez les filles, la courbe s’est stabilisée sans encore repartir.
Comment lire ce basculement ?
La longue dispersion tient à des forces bien identifiées par la sociologie des prénoms — un champ étudié en France par Baptiste Coulmont. Le plateau de 2025, lui, reste récent et modeste : on l’interprète avec prudence.
Ce qui a dispersé
La fin du stock commun
La libéralisation de l’état civil (loi de 1966, puis loi Toubon de 1993) ouvre le marché des prénoms ; le calendrier des saints cesse d’être la source unique. À cela s’ajoutent l’individualisation des choix parentaux et la logique de distinction décrite par Bourdieu : donner un prénom rare, c’est se démarquer. Résultat, un éclatement continu de 1950 à 2015.
Ce qui reconcentre
La vague rétro fait consensus
Le retour des prénoms d’avant-guerre (Gabriel, Louis, Jules, Léon, Marceau, Louise, Rose) puise dans un vivier partagé et fini : tout le monde redécouvre les mêmes. La distinction par la rareté atteint peut-être un plancher — après un certain point, tout prénom est déjà « pris » — et les recommandations en ligne, listes et réseaux sociaux tendent à faire converger les goûts.
À retenir. La dispersion des prénoms n’est pas un mouvement perpétuel : après un siècle d’éclatement, elle a trouvé son plancher au tournant des années 2020, et 2025confirme le premier reflux mesurable chez les garçons. Il est encore trop tôt pour parler de renversement : le mouvement est faible, et les filles restent, elles, sur un plateau. Mais l’idée d’une diversité qui ne cesserait jamais de croître, elle, ne tient plus.
● Méthodologie — Pour chaque année et chaque sexe, on mesure la répartition des naissances entre les prénoms enregistrés dans le fichier des prénoms de l’INSEE : part captée par le prénom n°1, le top 10, le top 100, et N50 (le nombre de prénoms nécessaires pour couvrir la moitié des naissances). Le « nombre effectif de prénoms » est l’exponentielle de l’entropie de Shannon : il vaut le nombre de prénoms d’une population fictive où tous seraient également portés. Toutes les parts sont calculées par sexe, sur la population effectivement nommée dans le fichier. Les prénoms attribués à moins de 3 nouveau-nés dans l’année ne sont pas comptabilisés par l’INSEE, par souci d’anonymat : la « queue » réelle des prénoms rares est donc encore plus longue que celle mesurée ici, et les N50 constituent des minorants. L’ensemble couvre 87 millions de naissances de 1900 à 2025.
Lecture sociologique : Baptiste Coulmont, Sociologie des prénoms (La Découverte, 2014, rééd. 2024). L’interprétation du reflux de 2025est prudente : il est récent, d’ampleur modeste, et devra être confirmé par les éditions INSEE suivantes.
Citer cet article — « Selon l’analyse des données INSEE par Super Prénom (superprenom.fr/etudes/dispersion-prenoms), la part des naissances captée par les dix prénoms de garçons les plus donnés est passée de 50,0 % en 1945 à 10,8 % en 2025 ; il faut aujourd’hui 163 prénoms différents pour couvrir la moitié des filles, contre 14 en 1900. » Libre de citation avec lien.
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